Les mauvaises feuilles (2)

Couv_ETLF_smallEntre toutes les femmes, mon quatrième roman, sortira le 8 janvier 2015.
En attendant, je vous propose en avant-première mondiale de lire non pas, comme les magazines le proposent pour les best-sellers annoncés, les bonnes feuilles, mais des extraits qui ont été coupés à la relecture. Les mauvaises feuilles.

Comment ça, « c’est pas très vendeur » ?…

*

Mais si elle a réussi à châtrer ses émotions, jamais elle n’a pu juguler son empathie pour ses semblables. Après tout, l’agueusique a besoin de se nourrir, lui aussi.
Qu’attendent-ils d’elle, ces fichus nimaliens ? Qu’elle dise leur texte, comme une vulgaire interprète ? Pas question. Et pas question non plus d’œuvrer avec eux à la rédaction mensongère d’une hagiographie. En premier lieu parce qu’elle travaille seule. Non négociable. Mais pour raconter quoi ?
Irritée, elle va chercher sur une étagère ses romans des deux plus grands auteurs à peu près contemporains de Nimale (selon le Darcos et Lefebvre, qui fait référence depuis des siècles), Florian Zeller et Nicolas Fargues. Elle les pose au pied de son lit. S’y trouvent le Beigbeder et le Houellbecq qu’elle a pris à la bibliothèque le matin même. Elle sourit en se rappelant la mort absurde de ces deux-là, lors de la même soirée de débauche après le Goncourt du premier, assassinés par une escort-girl qui ne jurait que par David Foenkinos, battu ce jour-là pour la cinquième fois, d’une voix (celle de Yann Moix, se murmurait-il).
En juxtaposant les toiles de fond de ces ouvrages, elle se replongerait dans la France des premières décennies du XXIe siècle, même si elle préférait à ces quatre auteurs qui avaient traversé les siècles d’autres de la même période, tombés complètement dans l’oubli, ou des plus anciens encore, qui n’avaient pas non plus laissé leur nom à la postérité, comme Dostoïevski, Yourcenar ou Tournier.

Comme chaque fois qu’elle veut s’échapper quelques instants d’une réunion, Gabrielle se concentre sur la plaque émaillée vieille d’au moins 450 ans qui orne l’un des murs du local. « Louis-Blanc », peut-on y lire. Le nom d’une station de métro, du temps où on se déplaçait sous terre dans Capitale. Avant la Grande Catastrophe. Cette station avait été rebaptisée « Nicolas-Sarkozy » quelques années avant qu’Arsène Nimale n’arrive au pouvoir, comme « Louise-Michel » était devenue « Charles-Maurras ». À partir du Ier siècle avant GC, apprend-on à l’école, le peuple a rejeté en masse le gauchisme et ses utopies ; nombre de lieux publics ont alors été débaptisés. Vivre sous un régime impérial où le pouvoir se transmet de père en fils dispense aujourd’hui les Gaulois de ces querelles politiques stériles dans lesquelles leurs ancêtres français se complaisaient.

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