La mission

Pourquoi diable m’ont-ils invité ?
La question m’a traversé lorsque j’ai ouvert l’enveloppe, en juillet, et n’a toujours pas trouvé de réponse. Dedans, un beau carton avec mon nom écrit à la machine, pas une invitation impersonnelle, que j’eus peut-être considérée avec un peu moins de perplexité.
Pourquoi diable m’ont-ils invité ?
Avais-je fait partie de la première présélection, celle dans laquelle on fourre la moitié des romans français à sortir à la rentrée ? Dans ce cas, cela aurait signifié que le jury avait eu entre les mains les épreuves de mon roman, prévu initialement sortir le 23 août dernier, ces épreuves que je n’ai jamais vues (un jour, lassé de les attendre, j’ai appelé mon éditeur pour lui dire qu’on annulait la sortie (ce qui était déjà certainement son intention mais, comme dans une rupture amoureuse, il arrive que celui qui veut partir attende que l’autre prenne la décision (c’est lâche (mais je l’ai déjà fait)))). Peu probable hypothèse. Quelqu’un dans les hautes sphères de la Fédération a-t-il été charmé par un de mes romans ? Fais-je partie sans le savoir des meilleures ventes de la FNAC. Ah, oui, j’ai oublié de vous dire : cette questionnante invitation l’était à assister à la cérémonie de remise du Prix du roman FNAC.
Malgré mes interrogations, mon esprit d’aventurier ne tergiversa pas : fonçons vers l’inconnu et le Théâtre Marigny ! Dans ma position d’auteur confidentiel, il est certes important d’essayer de faire du relationnel mais surtout, je me disais que c’était peut-être une surprise de la part de ces petits cachottiers de la FNAC et qu’en fait, le lauréat, c’était moi. Ou alors qu’ils allaient me remettre un prix hors compétition pour l’ensemble de mon œuvre.

En l’absence de S., j’avais opté pour une cavalière haut-de-gamme, des fois que le prestige de la soirée dépasse mes prévisions. Pas question de me retrouver avec un boulet braillant : « T’as vu là-bas, c’est Patrick Goujon ! je vais lui demander un autographe ! » ou dévorant les amuse-gueule trois par trois en cherchant à faire dédicacer son t-shirt « Bertrand Guillot is God ». La première leçon de la soirée, c’est que S. a beaucoup d’anges-gardiens dans le milieu des lettres. « Comment va S. ? », « S. rentre quand ? » « T’as des nouvelles de S. ? » entendis-je une bonne centaine de fois, tandis que le regard de mon interlocuteur(trice) soit me ratatinait soit toisait méchamment ma cavalière. Une chose est claire : impossible pour moi d’avoir une aventure sexuelle dans le champ littéraire. Je dois oublier ce moyen-là pour lancer ma carrière.
Après avoir trouvé deux places assises dans le théâtre bondé, nous eûmes droit à l’attendue autocélébration de l’organisateur des réjouissances : petits films de propagande et discours du directeur, le tout émaillé de traits d’humour d’un MC que je ne connaissais pas, un certain Laurent Laffitte, c’est pas joli de piquer le nom de Philippe pour profiter de son aura.
Après la présentation des quatre finalistes, puis un magique moment d’émotion et de grâce offert par Émilie Simon en piano-voix, Ariane Ascaride et Bruno Todeschini lurent un (long) extrait de l’un des romans en compétition, La peste et le choléra, de Patrick Deville, ce qui permit à tout le monde de comprendre qui allait gagner et me fit sombrer dans une douce torpeur, pour rester poli – avançons la thèse que l’extrait a été mal choisi.
Ensuite, Delphine de Vigan monta sur scène pour annoncer, ô surprise, que le lauréat était Patrick Deville. Elle raconta une anecdote triviale au lieu de mettre en valeur le winner et lui céda sa place au micro. Deville fit un court discours plutôt rigolo et inattendu – on sent le gentil misanthrope –, qui contrebalança l’impression laissée par la lecture. Alors, le public gagna le foyer, où un cocktail dînatoire l’attendait.
Et là, chapeau! Parce que lorsque le service d’ordre nous renvoya chez nous, à minuit, il restait encore à manger (de délicieux amuse-gueule) et du champagne. Déjà que j’ai pour principe d’éviter de partir d’une fête avant la fin, quand l’open bar suit, vous pouvez être sûr qu’il faudra me désincruster au pied-de-biche. Je ne veux pas balancer, parce que c’est mal, mais David Foenkinos, Hubert Artus (élégant en tabernacle dans son costume de lin crème et radieux de retrouver un OM premier du classement), Bertrand Guillot, Patrick Goujon, Nicolas d’Estienne d’Orves et François Perrin étaient dans le même cas… L’absence de Philippe Jaenada explique peut-être cette non-pénurie d’alcool en fin de soirée – finaude transition.
Mon ours préféré, avec lequel j’avais pris l’apéro un peu plus tôt dans la journée (l’apéro ursidé commence à 16h00 (et on ne boit pas que du miel…)), m’avait chargé d’une mission : embrasser Delphine de Vigan de sa part. J’ai embrassé Émilie Simon, sans oublier de la féliciter, puis ai, après de longues recherches, reconnu dans un petit groupe la femme précédemment montée sur scène pour nous narrer comment un soir, elle s’était retrouvée à la porte de son appartement, les clés restées à l’intérieur, en chaussettes et en pleine nuit. Pourquoi avoir raconté cela ? Parce que c’était après un dîner avec Patrick Deville, étrange manière de rendre hommage tout de même.
Jaenada m’avait décrit une brune aux cheveux bouclés, je me retrouvai devant une blonde aux cheveux raides, dans cette détestable position du gueux face à la reine. Comprenons-nous bien : je ne me suis absolument pas placé dans une situation d’infériorité sociale vis-à-vis de Delphine de Vigan. C’est elle qui, dès mon « bonsoir Delphine », m’a d’un simple regard rabaissé au rang d’amibe, puis écrabouillé d’un « oui ? » poliment dédaigneux, teinté d’un nuage d’agacement. Si je n’avais pas promis à Philou, le regard fier et la main sur le cœur, de remplir coûte que coûte cette mission, j’aurais tac-au-taqué : « non, rien, bonne nuit », voilà qui l’aurait remise à sa place. Peut-être. Mais j’avais une mission, pas question de manquer à ma parole. J’ai donc passé le bonjour de Philippe Jaenada à l’auteur de Rien ne s’oppose à la nuit.
– Ah, ça fait longtemps, lâcha-t-elle.
(Blanc.)
– En tout cas, il va bien, relançai-je, hardi.
(Blanc, sourire raté – rictus plutôt.)
– Et heu… bon ben voilà, il… il vous passe le bonjour et…
– Merci. Vous lui passerez le mien quand vous le verrez.
(Eloignement.)
Ne te demande plus pourquoi tu n’es jamais invité à La grande librairie, Philou, et essaie de te souvenir de ce que tu as bien pu faire pour provoquer tant d’enthousiasme. Et accessoirement me foutre la honte : j’aurais annoncée à ta supposée amie qu’elle avait eu un bout de salade coincé dans les dents pendant tout son speech qu’elle aurait paru plus heureuse.
Pourtant, dès qu’on dit « Philippe Jaenada », en général, les gens sourient, je pense tu es la personne au monde que le plus d’humains trouvent « sympa », loin devant Jean XXIII et Franck Ribéry. Ouais, merci Philou, je te revaudrai ça. D’ailleurs, peut-être que pour me faire pardonner, tu pourrais me pistonner à Voici : t’as lu comme je raconte bien les soirées people ?

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