Au suivant

Est-ce vraiment ce que nous sommes devenus, des followers, des rebloggers, des likers ? Nous suivons, nous relayons, nous aimons. Il est plus humiliant d’être suivi que suivant chantait (ironiquement) Brel. Pourtant, mais les places de leaders sont plus rares que celles de suiveurs. La compétition fait rage, une course au statut frappant, au gazouillis le plus malin ; il s’agit d’être drôle, de choquer, tout sauf l’indifférence – qui équivaut à la mort sur les réseaux sociaux. Peu de followers, peu de likes, pas de partages et l’on vous désaffecte aussi sûrement qu’une gare de campagne, qui les voit passer plusieurs fois par jour les trains qui ne s’arrêtent plus.

Pour les suivis comme pour les suiveurs, cependant, il s’agit d’être réactif. Il faut aller vite, au mépris de toute analyse, de toute réflexion. Or, on sait avec Paul Virilio que la vitesse est l’ennemi de la pensée ; en une centaine de signes, celle-ci ne peut se développer. Mais c’est ainsi que se forge l’opinion de nos jours : il faut être méta-moderne, pas de temps à perdre.

Même en littérature, il faut faire court. Je me suis vu reprocher d’avoir écrit un roman de près de 500 pages, repoussoir à critiques, paraît-il, qui préfèrent les moins épais qui se lisent plus facilement. (Est-ce à cette épaisseur que je dois la défection de journalistes qui m’avaient pourtant promis de me lire ? me demandé-je soudain (Oui, incurable naïf, je crois aux promesses ; mais je n’ai jamais obligé personne à me dire: « Je vais lire ton livre. »))
Il faut faire court, pour faciliter le travail de ceux qui jugent le nôtre – tout sauf le silence, tout sauf l’indifférence. Même si en facilitant, on va à la facilité. Donc à la simplification. Mais les suiveurs sont de plus en plus exigeants. C’est-à-dire qu’ils en veulent moins. Certains lecteurs m’avouent parfois qu’ils n’ont pas lu un article de mon blog parce qu’il était trop long… Vite, vite, vite, de la nouveauté, du buzz, en 120 signes, de quoi faire du vent en se donnant l’impression qu’on existe et qu’on pense.
Car être suiveur, c’est être actif, ne vous méprenez pas. On a même, en quelques lieux virtuels, droit à la parole. On peut y aller de son comment. On prend consistance du coup ; l’impression d’être, d’en être même parfois. Les radios aussi sont de plus en plus interactives. Le pire du pire, c’est RMC, station de l’auditeur-roi. Ils appellent, ils se déballent, ils donnent leur avis, sans aucun filtre, sans aucune censure. On se fiche de la pertinence des auditeurs – leurs interventions sont très souvent sans intérêt aucun –, il faut qu’ils se sentent écoutés. Du coup les animateurs réagissent sur des propos sans intérêt et la qualité de l’émission est tirée par le bas – dommage, j’aime bien Daniel Riolo.
L’auditeur-écouté, c’est le renversement méta-moderne, la prise de pouvoir du courrier des lecteurs. Sauf, mesdames-messieurs, que le courrier des lecteurs était écrit, et que l’écriture favorise la structuration de la pensée. CQFD. LOL.
L’auditeur-écouté, c’est l’illusion d’une démocratie participative, dans laquelle chacun pense qu’il a quelque chose à dire, que son petit avis est intéressant. Pourquoi pas si avant de parler on écoute, on réfléchit, on se fait son opinion, puis on avance des arguments et non des ressentis. La différence ? Un argument se discute, fait débat, stimule la pensée, donne à réfléchir. Un ressenti, c’est estimable, certes, mais ça ne se discute pas. Comme les goûts et les couleurs.

Tout le monde trouve formidable que chacun puisse s’exprimer.
Or, cela ne produit que cacophonie, un bruit de fond où plus personne ne fait autorité. Bah oui, le moi démocrate n’aime pas l’autorité. Mais la démocratie sans l’éducation (donc sans le débat, la discussion, les échanges), ça ouvre la voie à la démagogie. Et la démagogie, ça nous donne la droite décomplexée. Et la droite décomplexée, ça nous donne un FN (avec ses listes noires des députés à (a)battre, brrr…) de plus en plus haut. Certes, certains s’en indignent sur les réseaux sociaux.
Sur le terrain, d’autres nous préparent des lendemains qui ne gazouilleront pas vraiment.

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