La visite imPorTante

SaorgeCentralisation et technocratie sont deux des plus puissants ennemis du bonheur, songeai-je en tartinant de miel local le pain local, soleil levant dans ma face béate d’apatride bienheureux.
Chef nous avait quitté la veille, après une visite-éclair de moins de 20 heures, TGV première classe et limousine de location pour grimper jusqu’à nous, voir comment on pouvait faire des économies et rentabiliser le Lieu.
Bah oui, soyez un peu modernes les chéris, aujourd’hui, on rentabilise les chambres d’hôpital, les PTT, son temps, sa vie sentimentale, hop ! hop ! du rendement, un euro dépensé par l’Etat doit en rapporter deux, scions les branches mortes, éliminons les faibles et faisons cracher de la thunes à nos Monuments Nationaux, le patrimoine, ça se place mon bon monsieur, comme son nom l’indique, pourquoi un monastère franciscain perché dans les Alpes et inaccessible en bagnole ne nous pondrait pas un petit 4,5% lui aussi, hein ?
Il faut dire que Directeur, un vieux rétrograde vermoulu d’idéaux passéistes, avait tout fait à l’envers. Pensez donc : il organisait des concerts GRATUITS dans la chapelle XVIIe, des expositions, accueillait en résidence des artistes DU MONDE ENTIER (oui, oui, vous avez bien lu, sans préférence nationale, dans un monument national…) et promouvait des valeurs absurdes comme la passion, la créativité, la générosité, l’humanisme, valeurs que Chef ne comprend pas, et qui d’ailleurs, monastère ou non, ne sont plus en odeur de sainteté sous nos cieux radioactifs. C’est donc tout à fait normalement que Directeur s’est fait virer, ayant eu l’impudence de se battre contre un projet de transformation du Lieu en hôtel de luxe.
Chef n’avait jamais entendu parler du Lieu avant. Rien d’anormal, Chef est un hoMMe imPortAnt, aussi (et avant tout) responsable de deux Monuments tRRRRèès imPortAnts et tRRRRèès visités de la KapiTale – il vous l’apprend dans les cinq premières minutes et de ensuite ne vous laisse jamais une chance de l’oublier (car Chef n’écoute pas (mais il fait très bien semblant, en lâchant des petits « hmm » à intervalle régulier), Chef parle et ordonne (sans avoir l’air de le faire, il est très fort Chef, ils apprennent ça dans leurs écoles pour devenir chefs je suppose.)).
Chef étant un hoMMe imPortAnt, ses idées sont subséquemment et irréfragablement excellentes – donc ne se discutent pas.
D’ailleurs, il en a plein pour le Lieu, des idées. Et même des aMbiTions, alors qu’il est venu rentabiliser – c’est à ça qu’on reconnaît un chef up-to-date : il est capable d’avoir une vision à la fois grandiose et pas chère.
Dans le Lieu, il y a quelques petits problèmes en suspens, en particulier concernant le personnel, sous-payé, en contrats précaires et obligé, pour que ça tourne, d’en faire plus que prévu dans ledit contrat précaire. Sous le règne de Directeur, le personnel ne mouftait pas trop parce que tout le monde était dans la même aventure, logé à la même enseigne, et qu’il avait l’impression d’être utile, le personnel mal payé, de participer ; il se sentait impliqué et concerné. Moins désormais, enfin il ne sait pas, alors il veut discuter un peu avec Chef, le personnel.
Mais Chef est venu en TGV première classe et limousine de loc’ pour un truc bien plus important que les revendications des interchangeables – qui devraient déjà être bien contents d’avoir du boulot dans cette région (Estro)sinistrée.

Chef est venu parce qu’il veut repenser le jardin.

Subséquemment et conséquemment, il n’est pas venu seul de la KapiTale mais accompagné de Gardener, TGV première classe aussi (et défraiement je suppose, pour les frais de bouche, plus jours de récupération pour un déplacement en province, faut bien ça), vous comprenez, Gardener s’est occupé des jardins de Saint-Cloud, de Patati, de Patata, de vrais beaux jardins avec pleins de visiteurs, et c’est vrai que les bons jardiniers, on ne les trouve qu’à Paris, sans compter que ceux d’ici risqueraient de connaître la flore locale, le rythme des saisons et la qualité de la terre, et ne sont pas potes avec Alain Baraton et Nicolas (pas le jardinier, l’autre (le peintre ?…).).

En repartant, Chef m’a dit qu’il avait emporté mon roman pour le lire ; il a paru un peu déçu que je ne fonde pas en larmes de reconnaissance en me jetant à ses pieds. Est-ce pour se venger qu’il a lâché, quand il a appris que j’avais fait le DESS de Gestion des Institutions Culturelles : « Ah ? Malheureusement, ça ne débouche sur rien ce diplôme. » ? Même pas. Et je crois que j’aurais préféré qu’il soit méchant. Mais non, Chef a balancé ça sans réfléchir ni se rendre compte de ce qu’il disait, car d’une part il ne prend pas les autres en considération, et d’autre part il méprise les fainéants d’artistes en résidence dans SON Lieu, il méprise tout ce qui est socialement en dessous de lui en fait.

Avant de partir, il a jeté un coup d’œil par la fenêtre sur l’esplanade devant le monument. « Ah, il y a aussi ce local à poubelles dont il faut que je m’occupe. Il est vraiment laid. »

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